mercredi 25 juillet 2012

La fuite des technologies : une véritable menace pour le Japon


NIKKEI BUSINESS (magazine hebdomadaire japonais) a consacré son dossier spécial du 9 juillet 2012, au thème "l'espionnage industriel d'aujourd'hui - pourquoi le Japon ne peut pas protéger ses technologies".

Vol d'informations sensibles par des employés étrangers
Un ancien haut fonctionnaire dans le domaine de la sécurité déplore l'incompétence de la gestion d'informations dans les entreprises japonaises. Il alerte sur l'espionnage industriel fréquent au Japon réalisé par les Chinois (avec forte implication de l'armée), en citant quelques affaires récentes :
  • En 2007, un employé de DENSO ( fabricant de pièces détachées, groupe TOYOTA), ingénieur chinois a dérobé 135000 documents concernant 1700 différents produits, y compris 280 informations de différents types classées "secrets industriels". Cet ingénieur, âgé de 41 ans (à l'époque), est arrivé au Japon en 1990 et a commencé à travailler à DENSO, après avoir fait des études à l'université à Pekin et travaillé dans une entreprise nationale de domaine militaire en Chine.
  • Le 27 mars 2012, un employé chinois de 31 ans, résident au Japon depuis 10 ans, a été arrêté pour avoir violé la loi sur la prévention de la concurrence déloyale ( 不正競争防止法違反) pour la société MAZAK (YAMAZAKI MAZAK CORPORATION, un des plus grands fabricants des machine-outils dans le monde). Ce dernier a volé 2 documents comportant des plans de fabrication des machines-outils avant de donner sa lettre de démission 3 jours plus tard. Les documents comportaient des données transposables pour une utilisation militaire et étaient classés "document confidentiel". Vers le 9 mars, le suspect s'était connecté aux réseaux d'entreprise à partir de son ordinateur portable prêté par l'entreprise, et avait copié des documents sur son disque dur. Il a été mis en examen, la police continue son enquête.
On peut évidemment évoquer la manque de vérification au moment du recrutement, trop de confiance et pas assez de précaution.
Mais, la fuite de technologies ne se fait pas simplement par la "fuite" d'informations organisée par certains employés étrangers.

Fuite de cerveaux

La conjoncture économique actuelle très difficile crée plusieurs conditions pour augmenter la fuite des technologies :
  • 46 % des grandes entreprises disent que si 1USD = 76 Yen continuait plus de 6 mois, elles délocaliseraient leur usines et leur centre de Recherche et Développement à l'étranger.1
  • Des licenciements massifs ont été réalisés au Japon, notamment dans les secteurs de l'électrique et de l'électronique.2 Suite à ces licenciements, un grand nombre d'ingénieurs hautement qualifiés sont sur le marché du travail. Certains acceptent ainsi de travailler dans des entreprises étrangères malgré leur préférence pour les sociétés japonaises.
En fait, il y a un enjeu majeur pour la quête des ingénieurs japonais qualifiés en Asie. Non seulement les Chinois, mais aussi les industries coréennes et taiwanaises sont en concurrence pour dénicher et acquérir les meilleurs ingénieurs japonais.

Un ingénieur japonais (né en 1962, ancien employé dans une entreprise japonaise de fabrication des matériels de précision) est parti chez Samsung SDI (groupe SAMSUNG) en 2002. Depuis 2010, il est conseiller à AUO (entreprise taiwanais, leader en écran LCD). Il témoigne des circonstances dans lesquelles il a rejoint Samsung :
C'était il y a 10 ans. Je suis allé dans un restaurant à Tokyo, indiqué par le Président de Samsung SDI. Il m'attendait dans une pièce privée avec le Vice-président et le Directeur général. Ils sont venus de Corée du Sud pour me convaincre.
" Nous avons décidé de développer les écrans OLED (Organic Light-Emmiting Diode, diode électroluminescente organique) comme coeur de business. Mais, nous n'avons pas assez de connaissances technologiques. Pourriez-vous venir pour former nos ingénieurs?"
Ils ont essayé de me convaincre pendant 2 heures. Les paroles du président et son enthousiasme m'ont touchés.
A l'époque, j'étais responsable de la conception des écran OLED dans une entreprise japonaise de fabrication des matériels de précision. Le nombre de demandes de brevets dépassait 200, j'étais convaincu de ma performance et des résultats. La direction me donnait des objectifs, en disant "si vous l'atteigniez, on commence la production des écrans OLED". Mais, chaque fois que j'atteignais cet objectif, on m'en donnait d'autres... Au fur à mesure, j'ai compris que la direction n'avait pas vraiment l'intention de concrétiser le projet. Malgré ça, je devais motiver mon équipe. C'était dur pour moi. A l'époque, la direction se concentrait sur une autre technologie pour les écrans, mais beaucoup en doutaient. J'ai commencé à me poser la question de continuer à travailler dans cette entreprise. C'est à ce moment- là que le Président de Samsung SDI m'a fait cette proposition. Je voulais continuer à travailler au Japon en développant et réussissant des projet, mais l'entreprise ne m'a pas donné l'environnement favorable. En 2002, j'ai décidé de partir. Le traitement n'était pas exceptionnel mais la Corée du sud bénéficie d'une exonération des impôts sur les revenus pour les ingénieurs pendant 5 ans, ce qui rendait le poste assez intéressant.
En Corée du Sud, j'ai travaillé avec 35 ingénieurs pour développer des écrans OLED. Je n'ai jamais manqué de respect vis à vis du contrat avec l'entreprise précédente concernant la confidentialité. Je n'ai utilisé que des informations publiques comme thèses ou brevets. Actuellement, Samsung a 90% du marché mondial OLED. Chez Samsung, il y avait beaucoup de Japonais. On peut dire que les ingénieurs japonais ont énormément contribué pour les plans de produits ou la fabrication.
SAMSUNG a 3 méthodes pour recruter les ingénieurs étrangers. Si c'est une personne "indispensable" pour réaliser une technologie, le Président Lee Kun-hee lui-même peut venir le solliciter. Pour les ingénieurs de niveau en dessous, ils font d'abord une sélection par rapport aux thèses publiées, aux brevets ou leur réputation dans le secteur, ensuite ils font des propositions à travers des chasseurs de têtes. Il arrive aussi que les ingénieurs envoient eux-même leur CV pour se vendre. En conséquence, SAMSUNG acquiert une énorme base de données des ingénieurs.

On constate que la bataille pour les ingénieurs continue. Les ingénieurs japonais partent à l'étranger soit par licenciement (donc obligé de trouver un autre emploi), soit pour de meilleures conditions (financières et environnementales : motivation, responsabilité, aboutissement des projets...etc). Les entreprise se battent pour recruter les meilleurs ingénieurs afin d'obtenir les technologies les plus avancées.

Informations supplémentaires :
Le livre blanc de l'industire manufacturière (White Paper on Manufacturing Industries, Monodzukuri 2011) montre bien l'état de la fuite des technologies des entreprises japonaises.

Il est évident qu'avec la mondialisation, le risque de la fuite des technologies augmente, puisque les entreprises se développent de plus en plus à l'international. Dans le contexte actuel, la forte appréciation du Yen accentue ce phénomène de délocalisation de ses industries à l'étranger.

D'après ce livre blanc, 39.7% des entreprises qui se développent à l'international affirment avoir connu la fuite des technologies ou ne peuvent pas le confirmer mais le soupçonnent, contre 28.8% des entreprises qui ne se développent pas à l'international. Quand ces entreprises ont une implantation à l'étranger pour le coeur de compétence (core competence), le chiffre monte jusqu'à 44.5%. Cette tendance est similaire pour celles qui ont développé leur Recherche et Développement à l'étranger. Concernant les entreprises multinationales, 1 sur 2 ont connu la fuite des technologies...

Alors, comment se réalisent ces "fuites technologiques" ?
52.8% est par les employés locaux, ensuite 44.5% par la copie des produits vendus, 17.3% par les anciens employés japonais et 11.8% par les employés japonais, des chiffres non négligeables.

Pour les pays destinataires de ces fuites, le premier est la Chine (63.5%), suivi de la Corée du Sud (34%), Japon (30%), Etats-Unis et Europe (8%).


1. d'après une enquête "l'impact sur les industrie sous la condition actuelle de la forte appréciation du yen" faite par MITI (Ministry of International Trade et Industry)
2. par exemple, SONY 10000 personnes, Renesas Electronics 14000 personnes, OLYMPUS 2500 personnes, TEPCO(Tokyo Electric Power Company) 7400 personnes.

(source : NIKKEI BUSINESS 9 juillet 2012)

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